Archives pour la catégorie En prose

Une idée du miracle

Le monde sonne juste la plupart du temps.
Le dérèglement des sens, c’est en fait le décalage par rapport à une harmonie logique. Analogue à l’angoisse, le rêve rend possible ce qui n’est qu’infiniment peu probable, ce qui advient comme une dissonance de ce qui devrait arriver. Par là, le poète comme l’angoissé aperçoit un enchaînement des choses, logique lui aussi même si peu probable, et prolonge cet enchaînement jusqu’à y croire un peu, et vivre quelque chose qui n’est pas advenu. Le décalage, l’espace d’un instant (parfois insistant), entre ce qui est et ce qui pourrait être mais vraiment avec de la chance. C’est ainsi que le poète entrevoit l’amour sans raconter sa vie. Pour l’angoissé, il suffit de changer quelques mots à la définition, c’est le décalage entre ce qui est et ce qui éventuellement aurait une petite probabilité d’arriver, mais ce serait carrément pas de bol.
Le monde sonne juste, la plupart du temps.
Le miracle, c’est quand le rêve advient dans la vie
[idem pour la catastrophe, vous transposerez]
Je disais : du rêve qui advient dans la vie.
C’est un miracle.

Les toros

Les toros féroces ont forcé la fenêtre fermée à clé de la fille folle qui a laissé traîner son âme dans les horizons liquides des toros avinés de chair et d’éclat d’or horrible attablé à la mère des roses et des lilas nourris par la nuit visqueuse qui se répand et refuse son noir témoin comme une appendice ou une tumeur gênante de ses bracelets fluos à mettre au réfrigérateur pour plus ou moins de couleur à tapisser les barrières défoncées des toros mâchés à l’encornure d’une cigarette en furie pour laquelle la blonde est la représentante en vogue vers un porc maculé de non-écriture à savoir celles qui se trament sur du papier glacé, ah ! qu’il porte bien son nom celui là, nom d’un vers solitaire corrupteur de tous les mets les plus fins ah ! il les bouffe comme les toros motorisés des ventres lourds portés par la lourdeur et la pesanteur qui gerbe pour déchirer le ciel pour le taillader des ailes d’acier anti-légèreté pesanteur du monde qui se refuse à laisser danser la folle dans ses limbes gracieuses qui la veut pour lui ici et maintenant figer le mouvement pour l’encadrer ; le tuer comme l’oiseau encagé ou le dauphin en aquarium, il est grand temps que les écureuils en laisse mordent leur chewing-gum et gueulent au groin des toros de glace, juste un nuage, s’il-vous-plaît ; non pas trop, jamais plus que le faux-col de l’alcool des oublis et des cris, alcool des viols, alcool des belles paroles et alcool des couilles-molles ; jamais d’école qui ne décolle et respire l’air et sent l’air et touche l’air et boit l’air et habite l’air peut être n’est-ce pas la bonne ère, le temps est-il désert ? Désert d’alcool et soif aux caravanes emportées par les fumées gracieuses des jeunes sirènes dont la peau n’est pas encore écaillée, qui ne font que chanter dans l’innocence du geste, avant qu’il ne se perde dans les horizons liquides des toros avinés

Un soir au bord du fleuve

Tout cela est bien calme, pour une fin d’année. Il y en a quelques uns qui titubent dans la rue, comme d’habitude, mais à par cela, rien ne perce le silence morose qui peuple les artères de la ville. Il y a une légère brume qui envahit progressivement les âmes errantes, qui les enivre, et qui les amène. Le pain est servit sans vergogne à tous ceux qui le réclament, la bouche ouverte et les yeux au vent. Tristes, tristes mouches qui meurent dans les vieux hangars rouillés. Ce qu’il y a de bien, avec le fleuve, c’est que même s’il est aussi dégueulasse qu’il l’est ce soir, il continue de couler, peu lui importe, pas une seule vague à l’âme. Et ce n’est même pas cette si belle noirceur, celle qui berce les plus raffinés. Il s’agit là d’un gris poussiéreux et gras, où l’huile résonne avec les fracas des tôles froissées et électrifiées. Quelques phares bourdonnent au loin, et il n’y a plus personne pour les nommer sémaphores. Toute la poésie est partie. Il faut l’oublier, allez ! Il faut y croire : d’un tout petit effort peut naître un monde. Les lettres clignotantes sont là pour exprimer la voie royale, la voie qu’il faut suivre; mais surtout pas atteindre. Tout cela est bien calme. Croyez-vous que c’est la fin ? On pensait que l’Apocalypse serait une gigantesque explosion, dans laquelle chacun serait ramené à son essentiel ; finalement une sorte de bénédiction. Mais il n’en est rien. Les constructions se dissipent lentement, s’effacent, et il ne reste que les ruines coupantes. Les graciés sont morts depuis longtemps. Quelques ivrognes se battent pour une dernière bouteille, celle qui réchauffera jusqu’à demain. Et puis le fleuve coule, puisqu’il n’a que ça à faire. Qu’être, quand plus rien ne peut donner de sens ? Ce n’est plus une question, plus rien d’autre qu’un constat…

L’homme au combiné

C’est un homme qui passe ses journées assis sur une chaise, le combiné collé à son oreille. Le combiné est celui de l’interphone, qui fonctionne mal, et qui lui permet d’entendre les courtes conversations que tiennent ses voisins et leurs visiteurs. Il les connaît tous. Il ne les a jamais vu, mais leurs voix lui sont reconnaissables entre mille. Il paye sa concierge afin qu’elle lui monte ses commissions et son courrier. Il n’a de dépense que sa nourriture et son électricité. Il n’utilise pas le gaz, parce qu’il mange crus tous ses aliments; il ne raterait pour rien au monde une seule minute sur sa chaise, qu’il ne quitte que pour s’allonger sur son lit, et dormir, en rêvant les vies qu’il entend. L’eau ? Il la boit en bouteille. Cela fait quinze ans qu’il est ici, depuis que sa femme, un soir, lui a annoncé par l’interphone qu’elle le quittait. Depuis il reste là. Peut être espère-t-il qu’elle revienne ? Peut-être n’espère-t-il plus rien. Ses histoires d’amour sont celles dont une voix sensuelle lui annonce le début, puis la fin. C’est un homme qui passe ses journées assis sur une chaise, et qui vient d’entendre un grésillement inhabituel. Un grésillement qu’il n’a jamais entendu. Il ferme les yeux, afin d’essayer d’en identifier la source. Il oublie sa chaise, car il ne veut être perturbé par rien. Le grésillement s’intensifie. Il regarde le combiné, et espère qu’il n’aura pas besoin d’appeler un réparateur. D’une idée qui vient d’il ne sait où, il passe un œil entre les petits trou de l’appareil, puis deux, puis son nez, et bientôt toute sa tête, son buste et finalement tout son corps. Il ne voit rien, bien sûr, il fait trop noir ici ! Il glisse doucement sur un toboggan qui le picote, dont il ne tarde pas à toucher le fond. Il voit devant lui un grand tableau, percé de milliers de petits trous, d’où passe une lumière qui semble être celle du jour. Cette lumière lui perce les yeux. Il ne peut pas voir que tout s’assombrit autour de lui. Le grésillement reprend de plus belle, puis une voix résonne plus fort qu’en enfer. C’est celle de l’ami de son voisin de palier. Cette voix est si forte qu’elle lui crève les tympans. Il ne peut pas entendre que son voisin va appuyer sur le bouton qui enclenchera l’ouverture de la porte. Un vrombissement de plus en plus intense se fait sentir. Le courant électrique permettant l’ouverture de la porte, et qui d’ailleurs lui rappelle un peu le goût du rouge à lèvre de sa femme, le traverse de part en part.

La visite du commissaire

« – Vous voilà enfin ! » Le commissaire sursauta. C’était une voix de jeune homme. Où était-elle ? « – Alors, que comptes-tu faire, maintenant ? » Le jeune homme parlait d’une voix calme, quoiqu’un peu marquée par une certaine haine à l’égard du commissaire. « – J’ai enfin compris, reprit-il. D’abord, tu es venu pour voir, pour une une enquête, presque par hasard. Et puis tu l’as connue. Elle t’a plu tout de suite, mais tu étais marié. De plus, tu as toujours affiché ton mépris pour ce genre de milieu. Elle, d’ailleurs, te méprisait aussi, mais plus fière, plus belle. Voulant à tous prix la voir, la séduire, tu as demandé à ce qu’on te confie la totalité de l’enquête. Mais mon petit frère te gênait, à toujours rôder dans les parages. Tu craignais qu’il t’aie découvert. Alors tu as pris le révolver dans le tiroir et tu l’as abattu. Tu pouvais désormais revenir ici tous les jours, prétextant ce nouveau meurtre. Tu avais commis le crime parfait. Moi même, j’ignorais que c’était toi, l’assassin. Tu as fait trainer l’enquête, te payant tous les jours un peu de plaisir avec elle. Mais ta hiérarchie t’a menacé de te retirer l’enquête, faute de résultat. Alors tu as fait arrêter mon père. Il est de notoriété publique qu’il nous battait. Pourquoi n’aurait-il pas tiré sur son fils ? Parce que. Il ne nous battait pas. Le bruit courait, comme beaucoup courent sur les gens comme nous. Tu t’en es servi. Au commissariat, puisque tu ne pouvais pas tirer d’aveu, tu as décidé de le supprimer. Tu as utilisé une de tes vieilles méthodes pour faire craquer les grandes gueules, et tu as rapidement obtenu résultat : il s’est suicidé. Comment pouvait-il se défendre ? Il a porté le chapeau. On t’a félicité, et tu es venu aussitôt venu apporter la « bonne nouvelle » à ma mère. Tu espérais peut-être la persuader ? Mais voilà, je suis là, et tout ne se déroule pas comme prévu. – Tu es inconscient. Très intelligent, mais inconscient. Car je suis désormais dans l’obligation de t’éliminer, alors que j’aurais pu, comme je te l’ai déjà proposé, t’aider. – Mais qui endosserait le crime, si tu me tues ? – Je trouverai, ne t’en fais pas pour ça ! » Il tire. Le jeune homme s’écroule. Il se rapproche, pour contempler sa victime. Brusquement, le jeune homme ouvre les yeux. « – Maintenant, c’est de la légitime défense ! » Il tire à son tour. « – Fallait viser la tête, abruti, moi aussi j’ai un gilet ! » Le crâne explosé, le commissaire s’effondre.

Etagère

C’est une drôle d’étagère sans profondeur mais que le menuisier a tenu à monter quand même. Sans plan, sans commande, juste pour lui. Il ne va pas la vendre, personne de toutes façons n’en voudrait, mais tant pis. C’est une colline noire et beige et ce sont des sapins taillés comme des armoires à glace, avec le petit nœud papillon, rouge, sur leurs épines dorsales, sur le mobilier ancien, avec des nuages blancs gigantesques dont les ventres déchirés par les pics rocheux déversent des effluves d’alcool frelaté sur le toit de la maison du menuisier recroquevillé dans sa drôle d’étagère mauve sur le sol dur et puant de son appartement, il fallait de toutes façons fabriquer cette étagère, parce que la concierge avait dit qu’elle n’avait jamais entendu, foi de concierge, foie de morue, foisonnant d’histoires, sur une table de bivouac, dans le massif conifère abreuvé par quelques gros nuages noirs.

Les ombres

Les ombres remontent dans un arrière goût de peut être. Il se trouve que je prenais ce triste faisceau de lumière pour une âme tranquille qui serait venue m’accoster. J’en tremble encore, de ces mythes dorés qui surplombent nos armoires. Elle s’approchait de moi, et puis j’ai eu la faiblesse de croire en un possible peut être, qui ne sera jamais rien de plus que nos portraits accrochés. L’encensoir englobe notre tout petit univers, et il plut à Dieu, dans un mouvement futile, d’exercer Son immense pouvoir de dérision, et puis l’atome est entré en vigueur. Non plus de la cours des lois, ou de nos augustes pachas, loin de nous il se meure, tempête aux tropiques du concept ! Récession chronique inscrite sur nos arches versées. L’individu non identifié se rapproche. Il pose sa main sur mon épaule… J’entends un cri, s’épanouir aux mimes. Cette vapeur s’en va, comme sublime ecchymose.

Hôpital

Nous étions dans un vieil hôpital, un hôpital abandonné, avec de grands couloirs mal éclairés, au bout desquels des portes cassées répandaient au sol des débris de verre et de bois. Quand nous avancions, nous glissions parfois sur le carrelage poussiéreux. Nous ne le savions pas encore, mais les lieux baignaient dans une substance pathogène, qui nous consommait peu à peu. Il était prévu que nous allassions jusqu’à une cours centrale, et nous déambulions dans les escaliers. Nous vîmes un piano ébréché, qui se révéla de surcroît être désaccordé. Nous jouâmes à quatre mains sur le clavier moisi un air déstructuré et rapide, qui se perdait en échos sourds. Nous entendîmes alors des cris de plaisir, comme poussés par deux amants en lutte. Nous décidâmes de nous remettre à la recherche de cette cour. Nous y parvînmes finalement. Elle était encadrée par les hauts murs de l’hôpital, où s’agrippait tant bien que mal un vieux lierre. Quelques rayons de nuages crépusculaires coloraient faiblement le sol de terre sèche. La substance, plus prégnante encore ici, nous faisait progressivement perdre la conscience de nos corps. Notre peau devenait de plus en plus fine. Le lointain cri du piano, qui rejouait exactement nos airs, nous parvint doucereusement. De mes yeux sortit alors des épines noires. La douleur était telle que je m’agitais frénétiquement, si bien que mon regard lui déchira la poitrine. Je fermai les yeux et remontai à tâtons vers le piano, sur lequel je m’écroulai. Si quelqu’un lit ces lignes, qu’il ne tente pas de venir me chercher, qu’il détruise plutôt le bâtiment, qui y anéantisse le cœur de mon désespoir.

Cinquante clochers

Il y a cinquante clochers qui tendrement résonnent il y a cinquante clocher cinq mille morts sur les berges de l’oraison il y a cinquante clochers et les méandres abruptes tabassent le cristal qui les enferment et le mangent il y a cinquante clochers cri de la taule avancé le marteau du temps tendrement tape la tenture accroché aux cinquante clochers des géants et des pas marginaux imaginaires il y a cinquante clochers il faut le porter des soutanes de verre les moulins à vent se baladent dans les rues humides brumeuse torpeurs il y a cinquante clochers de cuivres des arc en ciel de feu s’attrapent par la scène évangélique se base sur les tapis volants des amours en fumées filantes des étoiles éloignées du monde il y a cinquante clochers mangent sur les nappes de cristal et de feu amère qui explosent.

C’est le calme pur des nuages c’est le calme pur des nuages vous vous asseyez sur les cordes mécaniques vous peuplez les cimes des arbres fous du vent et des gouffres c’est le calme pur des nuages soyez heureux soyez le calme assis tendrement du calme des oiseaux et des arbres des nuages qui tombent en cascades attention les crissements…

Électrification des temps tubes de verres et montures de cristal il y a les fureurs qui sont dévorés par les sueurs de plomb qui vont plus et qui tapent des crosses des saveurs céréalières gorges grasses qui résonnent qui mentent sur la carcasse de flou.

Macabre mise en scène de mystifications amères du vent et des larmes petits pas affluence des oiseaux de le fuite en avant que fruit de mon ascension au sommet des huitres que foules.

Huitres que foules de le liserait d’or qui luis sur son fils de le il y a cinquante clochers récupérés aux abeilles des rues humides des scènes obliques vous grattez les arrivées vivantes sur les yeux de mes amis que je ne puis jamais intervenir je suis entré je n’aurais peut-être jamais du je suivrai vos marches et vos oraisons si fleurissent les luths et les fruits de mes suites que je me sens amputé d’une main celle que j’ai posé sur votre cloche qui résonne et qui me coupe la main de givres qui casse en sang froid des hésitations que je ne veux je suis les cinquante clochers que je ruisselle de mes pourpres attitudes vous mangez vos cinquante clocher il y a les tubes glacés la fureur du disque celle qui intrinsèquement contient toute la pensée du monde et aussi celle qui fuit devant les cathédrales sombres dans je n’entre pas je voudrais mais je ne peux pas je suis le vent qui monte de vos arches perdues je.

Exfiltration

La rue est calme, c’est une journée ordinaire. Les passants exercent patiemment leur activité de passant, tandis que les boutiquiers boutiquent et que les jeunes discutent assis en cercle autour de bouteilles d’alcool. Je ne sais plus très bien pourquoi je suis sorti de chez moi, ni même dans quelle ville je me trouve. Je dois certainement connaître le coin, puisque je ne me suis pas encore perdu. Les voitures et les marteaux-piqueurs font des bruits de paysage, un vrombissement continu, altéré seulement par les rayons du soleil qui parfois percent les nuages. Je sais que cela ne va plus tarder; je ne suis pas là pour rien ! Je sens bien que le vent ne m’a jamais vu, qu’il ne me connait pas, il passe donc son chemin sans prendre la peine de me saluer. Je vérifie que j’ai bien dans ma poche tout ce dont je vais avoir besoin. Il est heureux que je soit ici un parfait inconnu, je ne dois laisser aucune trace de ma présence, je dois être là par hasard, je dois être arrivé ici par la force du destin, il faut qu’ils croient que je ne sais rien, que je n’ai rien préparé. Je me garde de tout mouvement suspect. Mon attention se porte sur chaque détail de la rue… Il n’y aura qu’un signe, cela ira très vite…

Je l’aperçois enfin. Je ne la connais pas. Elle est exactement ce que je sais d’elle. Je ne sais rien d’elle. Je la reconnais. Cela ne peut être qu’elle. Les moindres détails de son corps répondent précisément à l’amour que je lui porte, rien ne peut être différent. Je ne doit pas avoir l’air de la suivre. Je sais qu’ils l’observent. S’ils me voient, tout est perdu, à commencer par elle. Ils vont bientôt passer à l’action. Elle, bien sûr, ne se doute de rien. Elle flâne, insouciante, vivante, brasillante, occupée, pressée, pensante, surprise, légère. Elle tourne dans la ruelle. Je sais que c’est le moment qu’ils attendaient.

Tout va très vite. Ils surgissent des magasins et des cafés environnants. Je m’efforce de distinguer leur visage. Je ne peux pas aller plus loin, alors je m’assieds à une terrasse, et commande une bière. Ils sont discret, personne ne les remarque. Ils s’engouffrent à leur tour dans la rue. Je bois ma bière d’un trait, me relève, et m’en vais. Tout se passe comme prévu, pour le moment. J’ai reconnu trois d’entre eux. Leur voiture démarre, ils roulent tranquillement; elle est dans le coffre. Je les suis à distance, car si je ne repère pas un peu les lieux, je ne les retrouverai jamais.

J’arrive enfin sur la place où ils ont l’habitude de se donner rendez-vous. De loin, je prends des photos, pour être sûr de les reconnaître ensuite. Il n’est pas encore temps de m’approcher. Un de mes amis me salue, et commence à me parler de choses sans importance. Mais il me connait; et il s’aperçoit vite que je suis préoccupé. Tandis que je tente de répondre à ses questions insistantes, je jette des coups d’œil par dessus son épaule. Mon regard croise celui de l’une d’entre eux. Elle m’a repéré… la partie va être plus compliquée que prévu. Je prends congé de mon ami, et entre dans le premier restaurant que je vois. Ils se sont levés, et ils se dirigent vers moi. J’ai peur.

Ils prennent place juste en face de moi, et celle dont j’ai croisé le regard finit par m’aborder. Je la sais soupçonneuse; il faut que je paraisse très dégagé. Je m’invente une histoire, une raison d’être ici. Elle remarque mon appareil photo, et insiste pour que je lui montre mes clichés. Je ne peux faire autrement. Elle me demande pourquoi je l’ai photographié, ainsi que ses amis. Je lui explique que je suis écrivain, et que je travaille actuellement à l’écriture d’un livre sur cette ville que je ne connais pas du tout. J’essaye donc de fixer des atmosphères d’ici. Je le justifie en faisant défiler des photos d’autres personnes, d’autres lieux, d’autres jours. Elle me crois; je remercie intérieurement l’ancien propriétaire de cet appareil. Elle me dit qu’elle aussi, écrit, qu’elle est un peu la poète de sa bande. Je la félicite, et puis nous parlons de littérature. Lorsque nous avons fini de manger, elle me présente à ses amis, et m’invite à les suivre. Cela me donnera certainement des idées pour mon livre, me dit-elle, de vivre un peu comme on vit ici ! Nous marchons quelques temps, puis nous arrivons chez eux. Nous passons un grand portail, celui-là même où est entré la voiture que j’ai suivi tout à l’heure.

Je ne sais pas si c’est un squat ou un quartier général. On sent beaucoup de fébrilité sur les murs, parcourue d’un étrange frisson, comme un délabrement. Je connais les surnoms de tout le monde. Je ne suis pas vraiment intégré au groupe, mais je crois qu’ils m’ont accepté. En tous cas, mon histoire d’écrivain a du les satisfaire, car il ne me posent pas de question, et je n’ai pas la sensation que leurs regards soient malveillants. Ils doivent certainement attendre que je fasse mes preuves pour savoir s’ils peuvent me faire confiance. Je passe du temps avec celle qui écrit vraiment, enfin concrètement, mais je reste assez évasif quand elle me demande mon avis sur ses textes. Je ne dois pas trop me compromettre. Quelqu’un pose la main sur mon épaule, et m’invite à le suivre. Je n’hésite pas : c’est peut être le moment.

Les couloirs n’obéissent à aucune loi d’architecture. Ils semblent être nés d’eux mêmes, se croisant, se suivant, s’annulant. Certains ne mènent nul part, d’autres à des endroits que l’on n’a pas envie de connaître. Nous arrivons face à une porte. Nous entrons, et il tourne la clé derrière moi, nous enfermant ici. Puis il la fait venir. Elle ne porte pas de trace de coup, mais elle est épuisée. Elle me jette un lourd regard vide. Il me donne une arme. C’est mon épreuve : je dois lui tirer dans le genoux, puis dans le bras, et enfin dans la tête, le tout sans précipitation et si possible en faisant mine d’y prendre du plaisir. J’ai l’arme dans la main.

Je ne tremble pas, j’exécute tout ce que j’ai à faire. Je fais feu fermement. Ses yeux ne comprennent pas mon geste. Je vois du reproche, mais aussi une sorte de condamnation. Il s’écroule. Elle sait déjà ce que nous allons faire. Je nous macule de sang, puis nous sortons dans le couloir. Arrivés dans la pièce principale, je lui pointe l’arme sur la tempe, explique aux autres qu’elle s’est débattue, et que le chef a besoin d’aide. Ils se précipitent tous pour aller lui porter secours, espérant que ce soutien spontané leur sera récompensé. Nous allons au garage, sautons dans leur voiture, et nous fuyons. Tout s’est déroulé comme je le sentais au départ. A coté de moi, la Beauté est couverte de sang.