Archives du mot-clé Prose

Un soir au bord du fleuve

Tout cela est bien calme, pour une fin d’année. Il y en a quelques uns qui titubent dans la rue, comme d’habitude, mais à par cela, rien ne perce le silence morose qui peuple les artères de la ville. Il y a une légère brume qui envahit progressivement les âmes errantes, qui les enivre, et qui les amène. Le pain est servit sans vergogne à tous ceux qui le réclament, la bouche ouverte et les yeux au vent. Tristes, tristes mouches qui meurent dans les vieux hangars rouillés. Ce qu’il y a de bien, avec le fleuve, c’est que même s’il est aussi dégueulasse qu’il l’est ce soir, il continue de couler, peu lui importe, pas une seule vague à l’âme. Et ce n’est même pas cette si belle noirceur, celle qui berce les plus raffinés. Il s’agit là d’un gris poussiéreux et gras, où l’huile résonne avec les fracas des tôles froissées et électrifiées. Quelques phares bourdonnent au loin, et il n’y a plus personne pour les nommer sémaphores. Toute la poésie est partie. Il faut l’oublier, allez ! Il faut y croire : d’un tout petit effort peut naître un monde. Les lettres clignotantes sont là pour exprimer la voie royale, la voie qu’il faut suivre; mais surtout pas atteindre. Tout cela est bien calme. Croyez-vous que c’est la fin ? On pensait que l’Apocalypse serait une gigantesque explosion, dans laquelle chacun serait ramené à son essentiel ; finalement une sorte de bénédiction. Mais il n’en est rien. Les constructions se dissipent lentement, s’effacent, et il ne reste que les ruines coupantes. Les graciés sont morts depuis longtemps. Quelques ivrognes se battent pour une dernière bouteille, celle qui réchauffera jusqu’à demain. Et puis le fleuve coule, puisqu’il n’a que ça à faire. Qu’être, quand plus rien ne peut donner de sens ? Ce n’est plus une question, plus rien d’autre qu’un constat…

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L’homme au combiné

C’est un homme qui passe ses journées assis sur une chaise, le combiné collé à son oreille. Le combiné est celui de l’interphone, qui fonctionne mal, et qui lui permet d’entendre les courtes conversations que tiennent ses voisins et leurs visiteurs. Il les connaît tous. Il ne les a jamais vu, mais leurs voix lui sont reconnaissables entre mille. Il paye sa concierge afin qu’elle lui monte ses commissions et son courrier. Il n’a de dépense que sa nourriture et son électricité. Il n’utilise pas le gaz, parce qu’il mange crus tous ses aliments; il ne raterait pour rien au monde une seule minute sur sa chaise, qu’il ne quitte que pour s’allonger sur son lit, et dormir, en rêvant les vies qu’il entend. L’eau ? Il la boit en bouteille. Cela fait quinze ans qu’il est ici, depuis que sa femme, un soir, lui a annoncé par l’interphone qu’elle le quittait. Depuis il reste là. Peut être espère-t-il qu’elle revienne ? Peut-être n’espère-t-il plus rien. Ses histoires d’amour sont celles dont une voix sensuelle lui annonce le début, puis la fin. C’est un homme qui passe ses journées assis sur une chaise, et qui vient d’entendre un grésillement inhabituel. Un grésillement qu’il n’a jamais entendu. Il ferme les yeux, afin d’essayer d’en identifier la source. Il oublie sa chaise, car il ne veut être perturbé par rien. Le grésillement s’intensifie. Il regarde le combiné, et espère qu’il n’aura pas besoin d’appeler un réparateur. D’une idée qui vient d’il ne sait où, il passe un œil entre les petits trou de l’appareil, puis deux, puis son nez, et bientôt toute sa tête, son buste et finalement tout son corps. Il ne voit rien, bien sûr, il fait trop noir ici ! Il glisse doucement sur un toboggan qui le picote, dont il ne tarde pas à toucher le fond. Il voit devant lui un grand tableau, percé de milliers de petits trous, d’où passe une lumière qui semble être celle du jour. Cette lumière lui perce les yeux. Il ne peut pas voir que tout s’assombrit autour de lui. Le grésillement reprend de plus belle, puis une voix résonne plus fort qu’en enfer. C’est celle de l’ami de son voisin de palier. Cette voix est si forte qu’elle lui crève les tympans. Il ne peut pas entendre que son voisin va appuyer sur le bouton qui enclenchera l’ouverture de la porte. Un vrombissement de plus en plus intense se fait sentir. Le courant électrique permettant l’ouverture de la porte, et qui d’ailleurs lui rappelle un peu le goût du rouge à lèvre de sa femme, le traverse de part en part.